Deux polyglottes sont assis dans un petit café à Lyon et échangent des notes sur la manière dont chacun a maîtrisé sa cinquième langue. L’un a appris grâce aux manuels et aux exercices de grammaire ; l’autre grâce aux chansons, aux erreurs et à un refus obstiné de faire des recherches. Aucune méthode n’est mauvaise, et c’est bien là l’essentiel. La plupart des conseils sur l’apprentissage d’une langue prétendent qu’il existe une seule meilleure voie, mais les personnes qui vont réellement jusqu’au bout sont généralement celles qui le considèrent comme un savoir-faire, et non comme une compétition. Voici ce qu’elles ont compris, assises entre des tasses d’espresso et des pâtisseries à moitié terminées.
D’abord, la fluidité est surtout un effet secondaire de la quantité d’exposition, et non du talent. La polyglotte qui a appris avec des manuels s’est heurtée à un mur au niveau intermédiaire et ne l’a franchi que lorsqu’elle a commencé à lire des romans qu’elle avait vraiment envie de terminer, plutôt que des lectures simplifiées imposées par un programme. L’autre polyglotte, celui qui a appris en chantant, ne sait toujours pas conjuguer correctement le subjonctif, mais il peut se disputer avec un plombier dans trois langues. Tous deux ont fini par être capables de converser. Tous deux ont passé plus d’heures au contact de la langue qu’à l’étudier. La leçon est inconfortable pour les personnes qui aiment les applis et les cartes mémoire : les heures de contact l’emportent sur les heures d’étude, presque à chaque fois.
Ensuite, les erreurs constituent le programme. L’apprenant qui a appris avec les chansons s’est constamment ridiculisé au cours des six premiers mois, prononçant des mots d’une manière qui faisait rire les commerçants. Il considérait chaque correction comme une leçon gratuite et continuait à parler. L’apprenante des manuels a été terrorisée par les erreurs pendant des années et ne s’est détendue qu’une fois qu’elle a accepté qu’une phrase imparfaite prononcée vaut mieux que dix phrases parfaites bloquées dans sa tête. Si vous attendez d’être prêt à parler, vous ne parlerez jamais. Les personnes qui apprennent le plus vite sont celles qui acceptent de sonner comme des débutants pendant quelque temps.
Troisièmement, l’identité compte davantage que la méthode. Les deux polyglottes ont dit que le tournant était arrivé lorsqu’ils ont cessé de considérer la nouvelle langue comme une matière scolaire et ont commencé à la considérer comme la leur. Ils ont suivi des créateurs, modifié les réglages de leur téléphone, rejoint des communautés en ligne et choisi des loisirs dans la langue. L’apprenante des manuels est retombée amoureuse du Français en relisant des bandes dessinées de son enfance dans la langue originale. L’apprenant par les chansons s’est mis au Português en suivant avec passion un animateur de podcast brésilien. L’identité vous fait traverser le plateau que la motivation ne peut pas franchir.
Quatrièmement, vous n’avez pas besoin de parler cinq langues pour être polyglotte. Ce mot désigne en raccourci une personne qui considère les langues comme une pratique de toute une vie, et non comme une liste à cocher. Une seule langue, apprise en profondeur et entretenue, constitue déjà une véritable réussite. L’état d’esprit s’adapte à toutes les langues, pas le nombre.
Si vous êtes bloqué dans votre langue actuelle, choisissez un changement dans cette liste et tenez-vous-y pendant trente jours : lisez un article par jour dans votre langue cible, passez votre téléphone dans cette langue, trouvez un créateur dont vous appréciez sincèrement le travail, ou programmez une conversation hebdomadaire, même si c’est seulement avec un professeur qui vous corrige avec bienveillance. La vérité, un peu ennuyeuse, est que les langues récompensent la régularité, elle aussi un peu ennuyeuse, et que presque tout le monde peut devenir la personne assise de l’autre côté de cette table de café.
